« Ne lui donne pas de bonbons, sinon il va être insupportable ! » Cette phrase, prononcée dans des millions de cuisines et de salles de fête d'anniversaire à travers le monde, repose sur l'une des croyances parentales les plus solidement ancrées de notre époque. Mais que dit vraiment la science ?
L'idée que le sucre rend les enfants hyperactifs est si répandue qu'elle est souvent présentée comme un fait établi. Elle oriente les décisions alimentaires de parents, alimente des débats dans les écoles, et justifie l'interdiction de bonbons dans certains établissements scolaires. Pourtant, les données scientifiques disponibles depuis plus de trente ans racontent une tout autre histoire.
Le verdict de la science : qu'est-ce que la recherche dit vraiment ?
Le sucre cause-t-il l'hyperactivité ?
La conclusion de la recherche scientifique actuelle est sans ambiguïté : aucune relation causale n'a jamais été établie entre la consommation de sucre et l'hyperactivité chez les enfants à développement normal.
Sources : JAMA (1995), New England Journal of Medicine (1994), Journal of Abnormal Child Psychology (1994)La méta-analyse de référence : JAMA 1995
En 1995, le Journal of the American Medical Association (JAMA) a publié une méta-analyse désormais classique, menée par Mark Wolraich et son équipe. Elle regroupait 23 études à double insu, tirées de 16 publications, où des enfants recevaient soit du sucre, soit un édulcorant servant de placebo. Résultat : le sucre n'avait pas d'effet sur le comportement ni sur les performances cognitives des enfants. Les auteurs n'excluaient qu'un effet faible, ou limité à certains enfants, et voyaient dans la conviction des parents un effet d'attente.
Un essai publié en 1994 dans le New England Journal of Medicine va dans le même sens. Vingt-cinq enfants d'âge préscolaire et 23 enfants de 6 à 10 ans décrits par leurs parents comme « sensibles au sucre » ont suivi, trois semaines chacun, un régime riche en sucre, un régime à l'aspartame et un régime à la saccharine. Même à des doses supérieures à l'alimentation habituelle, ni le sucre ni l'aspartame n'ont modifié leur comportement ou leurs performances cognitives.
Comment la croyance est-elle apparue ?
Le régime Feingold (1973), qui ne visait pas le sucre
On attribue souvent la croyance au Dr Benjamin Feingold, un allergologue californien qui a présenté en juin 1973, au congrès de l'American Medical Association, l'hypothèse que certains additifs favorisent l'hyperactivité. Son régime retirait les colorants et les arômes artificiels et les salicylates, puis certains agents de conservation ; il ne visait pas le sucre. Le « régime Feingold » est devenu populaire auprès de nombreux parents américains dans les années 1970. La méfiance envers le sucre, elle, n'a pas résisté aux essais rigoureux décrits plus haut.
L'effet d'expectation parentale
L'effet d'attente des parents a été mesuré. Dans une étude publiée en 1994, Daniel Hoover et Richard Milich ont réuni 35 garçons de 5 à 7 ans décrits par leur mère comme « sensibles au sucre ». Tous ont reçu un placebo, de l'aspartame, mais on a dit à la moitié des mères que leur fils avait pris une forte dose de sucre. Ces mères ont jugé leur enfant nettement plus hyperactif, et elles se sont montrées plus contrôlantes pendant l'interaction filmée : elles restaient plus près de lui et avaient tendance à le critiquer davantage.
Ce phénomène illustre un biais cognitif fondamental : nous voyons ce que nous attendons de voir. Quand un parent est convaincu que le sucre excite son enfant, il observe le comportement agité (normal chez les enfants) et le relie à la sucrerie consommée — ignorant les comportements calmes ou les occasions où l'enfant a mangé du sucre sans s'agiter.
Les enfants sont naturellement agités lors d'événements où le sucre est présent : fêtes d'anniversaire, Halloween, Noël. Ces événements sont eux-mêmes excitants, socialement stimulants, et souvent associés à moins de supervision et plus de liberté de mouvement. Le sucre n'est pas la variable causale — l'environnement festif l'est.
Alors, pourquoi cette croyance persiste-t-elle ?
La psychologie de la croyance tenace
Les mythes tenaces répondent généralement à un besoin. Le mythe du sucre-hyperactivité offre aux parents une explication simple et contrôlable pour un comportement difficile à gérer, et une règle alimentaire concrète à appliquer.
La persistance de ce mythe illustre également la difficulté de changer des croyances bien établies même face aux preuves contraires — ce que les psychologues appellent la « persévérance des croyances ».
Le rôle des médias et du bouche-à-oreille
Contrairement aux études scientifiques qui concluent à l'absence d'effet, les expériences anecdotiques des parents circulent librement sur les réseaux sociaux, dans les groupes de parents et dans les conversations de cour de récréation. Une méta-analyse rivalise difficilement avec le témoignage d'une mère dont le fils « est une tornade après une fête d'anniversaire ». L'anecdote bat régulièrement la statistique dans la formation des croyances populaires.
Ce que le sucre fait réellement chez les enfants
La conclusion que le sucre ne cause pas d'hyperactivité ne signifie pas que le sucre est sans conséquences sur la santé des enfants. Les données sont solides sur d'autres effets :
- Caries dentaires : la ligne directrice de l'Organisation mondiale de la santé de 2015 s'appuie notamment sur le lien entre sucres libres et caries pour recommander d'en limiter l'apport à moins de 10 % de l'énergie, chez l'adulte comme chez l'enfant.
- Poids : un apport élevé en sucres libres est associé à la prise de poids, chez l'enfant comme chez l'adulte, selon la même ligne directrice de l'OMS.
- Qualité de l'alimentation globale : Les aliments très sucrés déplacent des aliments plus nutritifs dans l'alimentation des enfants (légumes, protéines, fibres), contribuant à des carences nutritionnelles.
Limiter le sucre ajouté dans l'alimentation de votre enfant est une excellente décision pour des raisons de santé bucco-dentaire, de poids, et de qualité nutritionnelle globale. Mais si votre enfant est agité lors d'une fête d'anniversaire après avoir mangé du gâteau, le sucre n'en est probablement pas la cause — l'excitation sociale, la fatigue, le manque de structure, ou simplement le fait d'être un enfant en bonne santé sont des explications bien plus probables.
Et les colorants alimentaires ?
Une nuance importante mérite d'être apportée : si le sucre lui-même n'affecte pas le comportement, certains additifs alimentaires pourraient avoir un effet modeste. Dans un essai mené à Southampton auprès de 153 enfants de 3 ans et de 144 enfants de 8 et 9 ans de la population générale, des mélanges de colorants artificiels et de benzoate de sodium ont légèrement augmenté l'hyperactivité observée, avec des résultats variables selon le mélange et l'âge (McCann et coll., The Lancet, 2007). L'Autorité européenne de sécurité des aliments a jugé en 2008 que ces preuves restaient limitées. L'Union européenne impose tout de même, depuis le 20 juillet 2010, une mention d'avertissement sur les aliments qui contiennent l'un des six colorants de l'étude, dont la tartrazine (E102) et le rouge allura (E129), en vertu du règlement (CE) no 1333/2008. Ces effets ne concernent pas le sucre lui-même, mais des additifs qui accompagnent souvent les aliments sucrés industriels.
Conclusion : le mythe est réfuté, mais les bonnes raisons de réduire le sucre restent valides
Les essais contrôlés menés depuis les années 1980 n'ont pas montré d'effet du sucre sur le comportement des enfants, y compris chez des enfants que leurs parents jugeaient « sensibles au sucre ». La méta-analyse de 1995 n'exclut qu'un effet faible ou limité à certains enfants, et aucun mécanisme n'a résisté aux tests rigoureux.
Ce mythe survit grâce à la puissance des anecdotes sur les données, à l'effet d'expectation parentale, et à la corrélation réelle entre situations festives (riches en sucre ET en stimulation sociale) et comportements agités. Réduire le sucre dans l'alimentation de votre enfant reste une sage décision — mais pour les bonnes raisons : la santé dentaire, la prévention de l'obésité, et la qualité globale du régime alimentaire. L'hyperactivité n'en fait pas partie.
Pour explorer d'autres idées reçues sur l'alimentation, lisez notre article sur les mythes de l'alimentation passés au crible et notre démystification des multivitamines.
Sources
- Wolraich, Wilson et White, « The effect of sugar on behavior or cognition in children: a meta-analysis », JAMA, 1995.
- Wolraich et coll., « Effects of diets high in sucrose or aspartame on the behavior and cognitive performance of children », New England Journal of Medicine, 1994.
- Hoover et Milich, « Effects of sugar ingestion expectancies on mother-child interactions », Journal of Abnormal Child Psychology, 1994.
- McCann et coll., « Food additives and hyperactive behaviour in 3-year-old and 8/9-year-old children in the community », The Lancet, 2007.
- Autorité européenne de sécurité des aliments, avis sur les résultats de l'étude de McCann et coll., EFSA Journal, 2008.
- Règlement (CE) no 1333/2008 sur les additifs alimentaires, annexe V : mention obligatoire pour six colorants, applicable depuis le 20 juillet 2010.
- Wikipédia en anglais, Feingold diet : colorants et arômes artificiels, salicylates, puis agents de conservation ; présentation de juin 1973.
- Organisation mondiale de la santé, Guideline: Sugars intake for adults and children, 2015.
Correction du 29 octobre 2026 : la version de mars citait deux revues Cochrane, de 2011 et de 2020, que nous n'avons pas trouvées, prêtait « plus de 1 500 enfants » à la méta-analyse de 1995 et un échantillon de 1 500 enfants à un « Journal de Pédiatrie américain » introuvable, faisait du sucre une cible du régime Feingold, qui ne le visait pas, et présentait l'EFSA comme l'auteure de l'avertissement européen sur les colorants, décidé par le législateur européen. Le passage sur le microbiome, sans source, a été retiré, et les sources sont maintenant liées. Sources consultées le 29 octobre 2026.