« Aveugle comme une chauve-souris. » L'expression est dans toutes les langues, on l'emploie sans y penser. Pourtant, il suffit de regarder de près n'importe laquelle des 1 400 espèces de chauves-souris pour découvrir deux yeux bien vivants. Alors, légende tenace ou vérité de biologie ? Voici ce que disent vraiment les chiroptérologues.
⚖ Le verdict en une phrase
FAUX. Aucune chauve-souris n'est aveugle. Toutes les espèces connues possèdent des yeux fonctionnels et toutes voient. Les roussettes (chauves-souris frugivores) ont même une vue excellente, parfois trois fois meilleure que la nôtre en faible lumière ; les petites chauves-souris insectivores combinent vision et écholocation. Certaines voient même les ultraviolets. L'écholocation ne remplace pas la vue — elle la complète. Détail des deux camps ci-dessous, et le verdict au centre.
D'où vient le mythe
Origine du mythe
Trois raisons pour lesquelles on a cru à l'aveuglement
- Elles sont nocturnes. On les voit voler dans le noir, là où nos propres yeux échouent — d'où l'idée fausse qu'elles ne se servent pas des leurs.
- La découverte de l'écholocation. Quand on a compris au 18ᵉ–20ᵉ siècle qu'elles « voyaient » par le son, on a sauté à la conclusion que la vue était inutile, donc absente.
- De petits yeux chez les insectivores. Les microchiroptères ont des yeux modestes, faciles à confondre avec des yeux non fonctionnels. Mais petit ne veut pas dire aveugle.
Les deux camps, argumentés sérieusement
🗣️ Le défenseur du mythe
Le steelman — l'argumentaire le plus solide « pour » :
- « Elles n'ont pas besoin de voir. » Avec un sonar capable de localiser un moustique en plein vol dans le noir total, à quoi serviraient les yeux ?
- Le vol nocturne. Elles chassent et naviguent dans une obscurité où la vision humaine est inutile — donc, croit-on, la leur aussi.
- L'expression est ancienne. « Aveugle comme une chauve-souris » traverse les siècles et les langues : tant de générations ne peuvent pas toutes se tromper, non ?
- De petits yeux. Chez les espèces insectivores, les yeux sont minuscules comparés à la tête — preuve apparente que la vue est atrophiée.
🔬 Le sceptique répond
Ce que dit la biologie :
- Toutes voient. Les ~1 400 espèces ont des yeux fonctionnels ; aucune n'est aveugle. Beaucoup ont une densité de bâtonnets supérieure à la nôtre — vision nocturne excellente.
- Les roussettes ont une vue superbe. Les mégachiroptères ont de grands yeux, un cortex visuel développé, et la plupart n'utilisent même pas l'écholocation : ils volent à la vue et à l'odorat.
- Certaines voient les UV. Des cônes sensibles aux ultraviolets ont été démontrés chez plusieurs espèces — utile pour repérer fleurs et repères au crépuscule.
- Vision + écholocation = complémentaires. La vue gère l'orientation longue distance et le grand paysage ; l'écho gère la chasse rapprochée. Les deux coopèrent.
Ce que dit vraiment la recherche
Mythe démenti
Fait 1 — Zéro espèce aveugle, des yeux performants partout
Sur plus de 1 400 espèces de chauves-souris recensées, aucune n'est aveugle : toutes possèdent des yeux fonctionnels. Bat Conservation International et le service géologique américain (USGS) sont catégoriques sur ce point. Mieux : la rétine de nombreuses chauves-souris est densément peuplée de bâtonnets — les cellules de la vision en faible lumière — avec des densités estimées bien supérieures aux ~150 000 bâtonnets/mm² de l'œil humain. Autrement dit, dans la pénombre, beaucoup de chauves-souris voient mieux que nous.
Vision excellente confirmée
Fait 2 — Les roussettes : grands yeux, peu ou pas d'écholocation
On confond souvent toutes les chauves-souris. Or il existe deux grands groupes. Les mégachiroptères (roussettes, renards volants) sont de grands frugivores aux yeux énormes et au cortex visuel bien développé. La plupart n'utilisent pas l'écholocation : ils se fient à leur vue et à leur odorat pour trouver fruits et nectar. Certaines espèces voient en basse lumière environ trois fois mieux qu'un humain. Le mythe « aveugle » s'effondre instantanément face à elles.
UV documenté · PNAS
Fait 3 — Vision UV et coopération des sens chez les microchiroptères
Les microchiroptères — les petites insectivores qui utilisent l'écholocation — ont des yeux plus modestes, mais adaptés à la pénombre, et leur vue n'est pas décorative. Des études comportementales montrent qu'ils l'emploient pour s'orienter sur de longues distances, repérer l'horizon ou les lueurs du crépuscule, là où l'écho porte mal. Plus surprenant encore : des travaux publiés dans PNAS (2009) ont mis en évidence des cônes sensibles aux ultraviolets chez des espèces comme Glossophaga soricina et Carollia perspicillata. Cette sensibilité UV aiderait à l'orientation au crépuscule, à éviter les prédateurs et, pour les nectarivores, à détecter des fleurs qui réfléchissent les UV. Vision et écholocation ne se concurrencent pas : elles se relaient.
Le verdict
« Aveugle comme une chauve-souris » est scientifiquement faux, sans nuance possible sur le fond : aucune des quelque 1 400 espèces n'est aveugle, et beaucoup voient même remarquablement bien — les roussettes mieux que nous en faible lumière, certaines microchiroptères jusque dans l'ultraviolet. La seule part de vérité dans le malentendu, c'est que l'écholocation est extraordinairement développée chez les microchiroptères, au point d'être leur outil principal pour chasser de petits insectes en plein vol dans le noir. Mais ce sonar complète la vision, il ne la remplace pas : la vue gère l'orientation et le grand paysage, l'écho gère la précision rapprochée. Donc, mythe faux — avec ce seul rappel : si elles ne « voient pas par les yeux » pour chasser, ce n'est pas qu'elles sont aveugles, c'est qu'elles disposent en plus d'un second sens que nous, nous n'avons pas.
⚠️ Bon réflexe — alliées précieuses, mais à ne pas manipuler
Les chauves-souris sont des alliées écologiques majeures : une seule peut dévorer des centaines d'insectes par nuit (moustiques, ravageurs de cultures), et les espèces frugivores pollinisent et dispersent des graines. Mais ne jamais en toucher une à mains nues — au Québec comme ailleurs, certaines peuvent porter le virus de la rage. En cas de contact, de morsure, ou si vous en trouvez une au sol ou dans la maison : contactez Info-Santé 811 et un service de gestion de la faune, et ne la relâchez pas vous-même.
Sources :
- Bat Conservation International — « Blind as a Bat? No Such Thing » (batcon.org).
- U.S. Geological Survey (USGS) — « Are bats blind? » FAQ scientifique officielle.
- Encyclopædia Britannica — « Are Bats Really Blind? »
- Müller B. et al. — « Bat Eyes Have Ultraviolet-Sensitive Cone Photoreceptors », PNAS / PMC, 2009 (sensibilité UV chez Glossophaga soricina et Carollia perspicillata).
- Max Planck Institute for Brain Research — recherches sur cônes UV et vision des chiroptères.
- Forest Preserve District / Reconnect with Nature — « Myth buster: Bats aren't blind » (vision + écholocation complémentaires).
- ScienceDaily — « More To Bats' Vision Than Meets The Eye » (synthèse des travaux sur la vision des chauves-souris).
FAQ — Chauves-souris et vision
Les chauves-souris sont-elles vraiment aveugles ?
Non, c'est un mythe. Aucune des ~1 400 espèces n'est aveugle : toutes ont des yeux fonctionnels et voient. Le malentendu vient de leur mode nocturne et de l'écholocation, qui a fait croire à tort que la vue ne servait à rien.
Les roussettes voient-elles bien ?
Très bien. Les mégachiroptères (roussettes, renards volants) ont de grands yeux, un cortex visuel développé, et la plupart n'utilisent même pas l'écholocation. Certaines voient en faible lumière environ trois fois mieux qu'un humain.
Comment les petites chauves-souris se servent-elles de leur vue ?
Les microchiroptères ont des yeux plus petits mais adaptés à la pénombre. Ils combinent vision et écholocation : la vue pour l'orientation longue distance et les repères du crépuscule, l'écho pour la chasse rapprochée. Les deux sens sont complémentaires.
Certaines voient-elles les ultraviolets ?
Oui. Des travaux dans PNAS (2009) ont montré des cônes sensibles aux UV chez plusieurs espèces. Utile pour l'orientation au crépuscule, éviter les prédateurs et repérer des fleurs qui réfléchissent les UV chez les nectarivores.
Si elles voient, pourquoi l'écholocation ?
Parce que le sonar est imbattable pour chasser de petits insectes en plein vol dans le noir total : distance, taille, texture, vitesse en quelques millisecondes. La vision gère le grand paysage, l'écho la précision rapprochée. Ils coopèrent.
Faut-il manipuler une chauve-souris trouvée au sol ?
Non. Ne jamais en toucher à mains nues : risque de rage. Ce sont par ailleurs des alliées écologiques (centaines d'insectes mangés par nuit). En cas de contact/morsure : Info-Santé 811 et un service de la faune.
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